Chers amis jardiniers vous qui êtes nombreux à venir flâner dans la prairie, ce livre est pour vous !!! Si vous possédez (et je n'en doute pas) une bonne dose d'autodérision vous allez passer un merveilleux moment à rire de tous vos travers, petites manies et autres obsessions . D'abord il faut faire connaissance avec le jardinier et son jardin mais voilà qui n'est pas facile :
« Je vais vous dire à quoi vous reconnaîtrez un véritable jardinier. Il faudra que vous veniez me voir, vous dit-il, il faudra que je vous fasse visiter mon jardin. Lorsque vous y allez pour lui faire plaisir, vous voyez au milieu des plantes pointer son postérieur. Je suis à vous à l'instant dit-il par dessous les bras, le temps de planter ceci. - Je vous en prie, ne vous dérangez pas, dites-vous aimablement. Après quelque temps il a sans doute fini de planter; en tout cas, il se lève, vous salit la main et , la figure rayonnante d'hospitalière bienveillance: Alors venez-voir, c'est un petit jardin il est vrai, mais... un instant, dit-il; et il se penche sur une plate-bande pour arracher quelques mauvaises herbes. Venez-donc, je vais vous montrer un dianthus musalae, vous m'en direz des nouvelles. Bon Dieu, voilà un endroit que j'ai oublié de piocher ! dit-il en se mettant à gratter le sol. Au bout d'un quart d'heure il se redresse. Ah, je voulais vous faire voir cette clochette, la campanula wilsonae. C'est la plus belle campanule qui... Attendez, il faut que j'attache ce delphinium. Quand il l'a fait, il réfléchit: Ah oui, vous voulez voir mon erodium. Une minute, le temps de transplanter cet aster, il est trop à l'étroit. Sur quoi vous partez sur la plante des pieds, laissant son postérieur pointé au milieu des plantes. »

Ensuite vous découvrirez que le jardinier est orgueilleux, ne supporte pas d'avoir tort et par conséquent d'une mauvaise foi sans bornes :
"Regardez dit le propriétaire, rempli d'orgueil, à ses invités, voilà une étrange variété de campanule, hein ? Personne n'a encore pu me l'identifier; je suis curieux de savoir l'air qu'elle aura quand elle aura fini de pousser."
- Ça, une campanule ? dit un invité. Mais ça a des feuilles comme le raifort.
- Allons donc, le raifort ! réplique le propriétaire. Le raifort a des feuilles beaucoup plus grandes et pas si brillantes. C'est certainement une campanule, mais peut-être - ajoute-t-il avec modestie - est-ce là une espèce nouvelle.
Grâce à une abondante humidité, ladite campanule pousse avec une vitesse qui suscite l'étonnement.
Regardez dit le propriétaire, vous prétendiez qu'elle avait des feuilles de raifort. Vous avez déjà vu quelquefois un raifort qui eût des feuilles aussi grandes ? Mon cher, c'est quelque campanula gigantea, elle va avoir des feuilles de la grandeur d'une assiette.
Eh bien, en fin de compte, sur cette campanule unique au monde commence à se former une fleur et... ma foi, ce n'est tout de même pas autre chose qu'un raifort; le diable sait comment il est venu se loger dans ce pot.
Dites-moi, demande un invité quelque temps après, où est passée cette campanule géante ? Elle ne fleurit pas encore ?
- Ne m'en parlez pas. Elle a crevé. Vous savez, avec ces variétés rares et délicates... Ça devait être quelque hybride.
Mais une fois que le jardinier aura trouvé du temps à vous accorder vous pourrez découvrir que la fréquentation des plantes et le rythme des saisons en ont fait un poète et un philosophe.
"L'avenir n'est pas devant nous , car il est déjà sous les espèces de ce germe; il est déjà parmi nous, et ce qui n'est pas à présent parmi nous n'y sera pas non plus dans l'avenir. Nous ne voyons pas les germes parce qu'ils sont sous la terre; nous ne connaissons pas l'avenir parce qu'il est en nous. Parfois, il nous semble que nous sentons la pourriture, encombrés que nous sommes de vestiges desséchés du passé mais si nous pouvions voir tous les rejets gros et blancs qui se frayent un chemin à travers cette vieille terre de civilisation qui s'appelle "aujourd'hui" toutes les graines qui germent en secret, tous les vieux plants qui se rassemblent et se ramassent pour former un germe vivant, qui un jour éclatera pour créer une fleur vivante, si nous pouvions voir ce fourmillement caché de l'avenir au milieu de nous, il est sûr que nous dirions que notre mélancolie et notre scepticisme sont de grandes sottises et que le meilleur de tout, c'est d'être un homme vivant, je veux dire un homme qui croît."
Karel Čapek - L'année du jardinier